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Martin Chambi, photographe

Martin ChambiRiche de quelque 30 000 clichés de qualité exceptionnelle, l’oeuvre méconnue de Chambi a mis à nu la complexité sociale du monde andin. L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa fait part, dans ce texte, de sa profonde admiration pour l’un des plus grands artistes de son pays.

"La lointaine contrée dans laquelle Martín Chambi est né [le département de Cuzco, qui fut le centre historique de l’Empire inca] a donné pas moins d’une demi-douzaine de créateurs admirables. Leurs oeuvres sont les fruits d’une vision large et sans oeillères de l’humain, qui viennent enrichir l’expérience universelle. Martín Chambi, maître de la photographie, fait partie de ceux-là. Contrairement à d’autres membres de ce club si exclusif - tels l’Inca Garcilaso de la Vega [chroniqueur de la fin du XVIe siècle, fils d’une princesse inca et d’un conquistador espagnol] ou César Vallejo [poète péruvien mort à Paris en 1938] - dont les oeuvres virent le jour surtout à l’étranger, dans des milieux plus aisés et plus stimulants, Chambi a réalisé son oeuvre monumentale dans une région pauvre et montagneuse du Pérou.
Par ses efforts, son imagination et sa détresse, par son génie, il a transcendé les restrictions qui en découlaient. Dire qu’il fut un pionnier tombe sous le sens, mais c’est insuffisant car l’oeuvre qu’il a laissée prouve, par sa cohérence, par son originalité, par sa pénétration dans les entrailles d’un monde et par sa richesse visuelle, qu’il s’agit d’une oeuvre fondatrice ayant permis à l’art photographique de son pays d’acquérir un rayonnement international.
Né en 1891 dans un village de l’altiplano, près de Puno, dans une famille de paysans, Chambi fut amené par un heureux hasard, alors qu’il était encore enfant, à travailler dans une mine de la cordillère de Carabaya. De toute évidence, c’est là que, pour la première fois, il vit (entre les mains d’un employé de l’entreprise) un appareil photographique.

Cette rencontre eut des conséquences considérables sur la vie du garçonnet et sur l’histoire de la photographie. Dans le Pérou de l’époque, la photographie n’était qu’un travail technique. Grâce à Chambi, elle allait commencer à devenir investigation et inspiration, intuition et ambition.
C’est-à-dire création. C’est-à-dire art. C’est à Arequipa, dans le studio du grand photographe local - le studio Vargas, où toutes les familles de la classe moyenne et aisée de la "ville blanche" se faisaient tirer le portrait -, que Chambi fit ses premières armes. Mais sa carrière prit toute son ampleur à Cuzco, où il s’installa au début de 1920. Jusque dans les années 50, date à laquelle il mit fin à son activité (alors qu’il vécut jusqu’en 1973), il développa une créativité très féconde. De son regard insatiable, on peut dire qu’il a tout saisi. Sa curiosité, qui était inépuisable, le conduisit à explorer d’un bout à l’autre cette région petite et intense, chargée en Histoire et en drames sociaux.

Chambi Martin

Avec son vieil appareil à plaques, il a accompli de véritables prodiges dans son studio, dans les rues, les jardins d’agrément, les villages, au sein des communautés indiennes, dans les foires, les vallées et les montagnes. L’aspect de témoignage de ses photos s’exprime par la description du milieu dans lequel il a vécu, mais elles dépassent la dimension pittoresque, cruelle, tendre ou absurde de son époque. Ces clichés vont au-delà de l’univers andin ; ils témoignent de la sensibilité, de la malice et de la détresse du modeste artisan qui, lorsqu’il se tenait derrière l’appareil, devenait un géant et une véritable force inventive propre à recréer la vie.
Il ne fait aucun doute que, dans ses photos, Martín Chambi a mis à nu toute la complexité sociale des Andes. Elles nous placent au coeur du féodalisme montagnard, dans les haciendas des seigneurs tout-puissants, avec leurs serviteurs et leurs concubines. Elles se promènent dans les processions coloniales où se réunissait une multitude contrite et ivre, dans les chicherías [débits de chicha, bière de maïs] crasseuses, qu’un autre illustre Cuzqueño [habitant de Cuzco] de l’époque, Uriel García, qualifiait de "cavernes de la nationalité".

Tout y est : mariages, fêtes et premières communions des puissants, soûlerie et misère des humbles, événements publics auxquels les uns et les autres se retrouvaient, les sports, les promenades, les bals, les corridas, les tout derniers divertissements et les rites solennels répétés par les paysans depuis la nuit des temps. En trente et quelques années de travail, Martín Chambi s’est approprié et a immortalisé le moindre petit recoin de l’univers de Cuzco. Mais ce monde qu’il photographiait sans relâche, il l’a également transformé.
Il lui a laissé sa marque personnelle, un ordre grave, une posture cérémonieuse et un rien ironique, une immobilité qui a quelque chose d’inquiétant et d’éternel. Triste et dur, mais aussi comique parfois, lorsqu’il n’est pas pathétique, le monde de Martín Chambi est toujours beau.

C’est un monde où même les formes extrêmes de détresse, la discrimination et la soumission, sont humanisées et enveloppées de dignité par la pureté du regard et l’élégance du traitement. "Une marâtre pour ses propres enfants", écrivit à propos du Pérou l’Inca Garcilaso.
Pour Martín Chambi, l’un des grands artistes nés sur son sol, ce pays le fut. Une marâtre ingrate et à la mémoire si courte que peu de ses compatriotes savent aujourd’hui qui il était et pourquoi il mérite que l’on se souvienne de lui. Heureusement que, dans le reste du monde, on le découvre et on lui rend justice. Je n’ai pas le moindre doute qu’un jour il sera reconnu comme l’un des créateurs les plus cohérents et les plus profonds que la photographie ait produits au XXe siècle."

[source : Pagina 12 février 2002 - Mario Vargas Llosa]


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